Un patrimoine en voie d'extinction

Cet article est issu du magazine L’équimag n°10

Un patrimoine en voie d'extinction

Après avoir connu l’âge d’or dans les années 70-80 les courses hippiques belges sont aujourd’hui moribondes. Après la fin des courses autour de Bruxelles et la faillite du PMU belge incapable de rivaliser face à son homologue français ce sont tous les hippodromes de la capitale qui sont dans un avenir proche voués à disparaître. Sterrebeek connaît depuis longtemps une nouvelle existence où les chevaux n’ont désormais plus de place. Groenendael et Boitsfort suivront-ils la voie de la fatalité ?

Texte : Grégoire Comhaire
Photos : Christophe Bortels

Une grille noire entourée de deux kiosques murés blancs. Un vague parking et un grand bâtiment qui masque toute la vue sur le paysage alentour… L’entrée du « Golf life center » de Sterrebeek ne paie vraiment pas de mine et l’on pourrait croire de prime abord arriver à une station thermale normande voire dans un centre de thalassothérapie pour troisième âge perdu au milieu de la Bavière...
La vue est pourtant toute différente une fois à l’intérieur et particulièrement depuis la terrasse de la cafeteria qui offre un panorama bien plus intéressant. Du vert à perte de vue des arbres et des buissons entre lesquels circule un petit groupe de golfeurs. Au pied du bâtiment une série d’autres qui s’exercent au practice tapant les balles aussi loin que possible vers l’horizon. Cette impression de calme et de fraîcheur a vite fait la réputation de ce paradis des golfeurs à quelques minutes à peine du centre-ville de la capitale et l’on n’est ici pas peu fier de vanter son succès et sa clientèle internationale. « Le domaine est énorme on prévoit d’ailleurs d’augmenter le parcours pour faire un dix-huit trous. Il sera le terrain de golf le plus étendu de Belgique » nous explique Magali serveuse à la cafeteria en question.
A bien y regarder on remarque pourtant très vite que cet espace bucolique a des allures d’espace reconverti. Premier indice les contours arrondis du terrain qui laissent deviner l’existence passée d’une piste en terre battue sous les herbes folles. Second indice les gradins cachés derrière la vitre à laquelle les golfeurs du practice tournent le dos. Pas de doute nous sommes bien sur un ancien hippodrome. Un peu d’imagination suffit d’ailleurs pour comprendre à quoi servaient ces haies si bien taillées désormais intégrées au paysage du parcours à six trous comme autant d’obstacles ou d’éléments décoratifs. Même les grands lampadaires sont d’origine. Leurs phares ont simplement été redirigés vers le gazon plutôt que vers la piste.

Une époque révolue

Construit en 1939 l’hippodrome de Sterrebeek accueillait encore jusqu’au milieu des années 90 de nombreuses courses de chevaux. « Vous auriez dû voir à l’époque c’était tout autre chose. » Malgré son jeune âge Magali a bien connu ce temps pas si lointain où sa cafeteria était un restaurant renommé vers lequel se pressait la fine fleur des afficinionados les jours de courses. « Un mardi gras je faisais deux cents couverts » explique-t-elle. Le restaurant qui offrait un point de vue privilégié sur les courses était surtout fréquenté par une clientèle bourgeoise et assez guindée. « Pour l’ambiance il fallait descendre au bistrot. Il y en avait plusieurs sur le site ! » Car c’était ça les courses. De grands événements aux allures de fêtes populaires où se côtoyaient toutes les classes sociales. De grands évènements qui durant près d’un siècle ont passionné les foules dans notre pays avant de tomber petit à petit en désuétude pour pratiquement disparaître du paysage. Or si les courses belges s’efforcent aujourd’hui de survivre face à celles de leur voisin français l’existence même des anciens hippodromes bruxellois est aujourd’hui menacée et avec elle tout un pan du patrimoine national et de la mémoire collective.

A quelques kilomètres de là c’est encore une fois la route d’un club de golf que nous suivons pour chercher des traces de cette époque révolue. Véritable musée vivant l’hippodrome de Boitsfort semble s’être figé dans le temps et tout ici est resté intact depuis la dernière course en 1999. Autour du petit neuf trous du « Golf club academy » les tribunes décrépissent lentement sous les assauts des rafales de vent barrées par des grilles et de vieux panneaux qui avertissent les aventuriers potentiels du risque d’éboulement. La tour du départ envahie par la mousse ne domine plus qu’une immense piste de terre battue devenue paradis de quelques chiens et de leurs maîtres après avoir été celui des chevaux et des jockeys. En contrebas les boxes déserts la statue de bronze d’un étalon cabré. Le vieux bâtiment de briques rouges et son enseigne « pesage » ainsi que la grande grille en fer forgé définitivement fermée. Seul élément vivant dans cet univers fantomatique le « Jockey-club » qui continue de maintenir ses bureaux sur le site de l’hippodrome de Boitsfort.
Après un bon siècle d’existence les courses belges sont désormais pratiquement moribondes. Quelques années après la fin des courses à Sterrebeek la « Société d’encouragement de la race chevaline » qui louait pour 99 ans à l’Etat et exploitait les hippodromes de Boitsfort et de Groenendael en lisière de la forêt de Soignes fait en effet faillite et est placée en liquidation judiciaire. Après avoir connu l’âge d’or dans les années 70-80 les courses belges ont totalement disparu de la capitale et n’existent guère plus aujourd’hui qu’à Ostende durant les deux mois d’été ainsi qu’à l’hippodrome de Ghlin. « On peut attribuer ce déclin à un ensemble de facteurs » estime le directeur du Jockey-Club Marcel De Bruyne. Un avis partagé par d’autres dans le secteur.
« Il y eu des problèmes de gestion au niveau de la société d’encouragement » explique ainsi ce propriétaire de chevaux de course sous couvert d’anonymat « mais toute l’explication n’est pas là. » Nul ne saurait ignorer en effet les énormes difficultés rencontrées par le Pari Mutuel Unifié (PMU) belge devant des mastodontes tel que le PMU français ou la Loterie Nationale. « Vous savez les courses sont un divertissement comme un autre et l’attention des gens est captée par toutes sortes d’activités. Le football et les jeux de la loterie nationale disposent de bien plus de moyen que nous. »
Bien implanté chez nous via les agences hippiques où les parieurs peuvent suivre les retransmissions des courses sur écran de télévision le tiercé français fait figure de véritable machine de guerre que le PMU belge n’a jamais pu concurrencer. Difficile dès lors selon notre interlocuteur d’imaginer voir les courses belges redevenir une activité rentable dans l’avenir. « Ghlin ne subsiste que grâce aux subventions de la région wallonne. Et à Ostende on est à dix réunions par an alors qu’on en était à cinq par semaine autrefois ! »

Renaissance

Sterrebeek vendu Boistfort et Groenendael à l’abandon une Société d’encouragement et un PMU en faillite le milieu hippique belge n’a guère de raisons d’être optimiste en ce début des années 2000. Une poignée d’entre eux veut pourtant encore y croire et décide de se mettre ensemble pour ramener les courses à Groenendael sous l’égide d’une nouvelle « Fédération flamande pour les courses hippiques ». En 2004 le député VLD André Denys prend fait et cause pour eux et parvient à ficeler et à faire voter au Parlement flamand une proposition de décret qui permettrait de financer cette nouvelle fédération. En même temps que de scinder la fédération nationale la fédération flamande reprendrait donc du même coup le bail de la Société d’encouragement à Groenendael et aurait mandat d’exploiter l’hippodrome pour y organiser des courses hippiques. « Le décret a été voté. La résurrection des courses était proche » nous dit l’un des membres fondateurs de la nouvelle fédération flamande qui participa depuis le début à cette aventure « mais malheureusement le gouvernement flamand n’a jamais adopté le décret. »
Bien que le texte ait été adopté par le Parlement la section législative du Conseil d’Etat rend en effet un avis défavorable considérant que si c’est bien la région qui est compétente en matière de subventions des activités sportives c’est au gouvernement fédéral qu’il incombe de réglementer les jeux de hasard. « La Belgique est un pays compliqué et cela ne facilite pas les choses. »

Reconversion

L’Histoire retiendra peut-être que le déclin des courses hippiques belges aura coïncidé avec celui de la Belgique unitaire « de papa ». Après la fin des courses ce sont en effet les régions bruxelloise et flamande qui héritent des trois hippodromes de la capitale. Et si Sterrebeek fut rapidement vendu Boitsfort et Groenendael sont toujours à l’heure actuelle propriétés des pouvoirs publics avec pour corollaire inévitable celui de devenir objet de toutes les convoitises. L’hippodrome de Boistfort au centre duquel se trouve depuis 1988 la Golf academy est en effet aujourd’hui l’un des derniers grands espaces libres de la région bruxelloise. Après de multiples tractations le gouvernement régional a fini par lancer la procédure devant mener à la reconversion du site. Mais si beaucoup se sont battus pour le maintien du Golf il ne semble plus guère question de faire revenir des chevaux d’une quelconque manière que ce soit.
A Groenendael ce n’est pas un club de golf mais un Poney-Club qui s’est installé sur le site profitant des infrastructures forcément avantageuses pour ce type d’activité. Ici encore la procédure est en cours pour déterminer l’avenir du site. « Ils ne sont nulle part à l’heure actuelle et personne ne sait vraiment ce qu’il va advenir ici. La seule chose qui est sûre c’est que nous devons être partis pour le 31 décembre parce que le bail de 99 ans de la Société d’encouragement prend fin » explique M. De Clerck patron du Poney Club.
Si l’avenir de l’ancien hippodrome fait désormais l’objet de toutes les spéculations la possibilité d’un reboisement total du site qui l’intégrerait définitivement à la forêt de Soignes n’est pas du tout écartée. Un projet qui en plus de voir disparaître le dernier hippodrome bruxellois s’il venait à se réaliser signerait définitivement l’acte de décès des courses hippiques dans la capitale de l’Europe.

(Article de L'équimag N°10 - Décembre 2008)