« Les Couillauds restent Couillauds toute leur vie »

(Crédit photo: L'équimag)
(Crédit photo: L'équimag)
Cet article est issu du magazine L’équimag n° 3

« Les Couillauds restent Couillauds toute leur vie »

C'est à Poigny-la-Forêt chez Maître Couillaud puis au sein de l'école du Cadre Noir de Saumur que Félix-Marie Brasseur a posé les fondations de ses deux titres mondiaux. C'est là-bas surtout qu'il est devenu l'homme de cheval respecté par l'ensemble du milieu équestre. Portrait d'un meneur qui a fait des Jeux équestres mondiaux 2010 son prochain objectif.

Texte: Christian Simonart
Photos: Christophe Bortels

Avec deux titres mondiaux dont le deuxième fut conquis à Aix-la-Chapelle en 2006 (soit dix ans après le premier) Félix-Marie Brasseur (56 ans) est devenu l'une des personnalités incontournables du sport équestre belge et un homme de cheval respecté dans le monde entier. Rien pourtant ne prédestinait au départ le Verviétois à une carrière professionnelle dans une famille où les études de latin-grec de médecine et de droit avaient habituellement la préférence. « Je le dois à mes parents qui m'ont directement soutenu mais à une condition : que je le fasse « de la meilleure manière possible et dans la meilleure direction possible ». Ils se sont renseignés pour trouver ce qui se faisait de mieux à l'époque: l'école professionnelle de formation d'homme de cheval de la Forêt de Rambouillet chez Maître Couillaud. »

C'est donc là-bas que tout à commencé?

C'est l'école qui a formé le plus grand nombre d'hommes de chevaux en France et dans le monde. On venait de partout pour suivre une formation chez Maître Couillaud. La moitié des Cadre Noir de Saumur viennent de chez lui comme Jean-Louis Guntz par exemple. Patrick Le Rolland et Hervé Godignon sont également passés par là... Nous y avons reçu une formation d'homme principalement et d'homme de cheval. Nous sommes sortis de là en sachant une série de choses mais en étant surtout ouverts à en apprendre bien davantage... et dans la vie et dans les chevaux.
Après cette formation les portes du Cadre Noir de Saumur étaient ouvertes sans examen d'entrée puisque j'étais Major de Promotion de l'école de Rambouillet qui était considérée comme plus difficile encore que la Légion étrangère. C'était une école de la vie extrêmement dure mais nous recevions en retour énormément de choses positives. Les Couillauds sont Couillauds toute leur vie. Maître Couillaud est l'un des grands personnages que j'ai rencontrés dans ma vie... Saumur m'a ensuite permis d'aller encore plus loin dans l'apprentissage de la pédagogie de l'instruction et de l'apprentissage du cheval. Je suis sorti Major de Promotion du Cadre Noir et instructeur Ecuyer en ayant touché à toutes les disciplines.

Vous avez été durant plusieurs années le préparateur de Gai Luron le cheval avec lequel François Mathy a été médaillé de bronze en individuel et par équipe aux Jeux olympiques de Montréal en 1976. Le jumping et la préparation des jeunes chevaux ont longtemps constitué vos passions. C'est à Saumur que vous avez pris goût à l'attelage?

J'ai commencé l'attelage quand j'étais chez Maître Couillaud. Mais si on m'avait dit à l'époque que je disputerais des championnats d'attelage j'aurais crié au fou! Qu'un Ecuyer du Cadre Noir s'abaisse à faire de choses comme cela cela aurait été impensable à mes yeux. Or c'est une erreur car on ne s'abaisse pas. Au contraire je pense qu'on s'élève car plus on va dans tous les sens dans toutes les disciplines plus on se rapproche du vrai terme d'écuyer ou d'homme de cheval. Car l'écuyer n'est pas un enseignant mais un cavalier qui a plus d'expérience à tous les niveaux dans toutes les disciplines.
Michel Delheid et son épouse m'ont un jour contacté pour que je m'occupe de leurs chevaux d'attelage. C'est avec eux que j'ai gagné mon premier championnat de Belgique (à deux chevaux) en 1983. C'est eux qui m'ont permis de mettre le pied à l'étrier et c'est en 1988 que je me suis vraiment consacré à l'attelage lorsque Jan De Clerck m'a demandé de l'entraîner pour les championnats du monde aux Pays-Bas.

Depuis les bons moments se sont succédés. Votre titre mondial conquis à Aix-la-Chapelle dans un environnement hostile représente-t-il le point culminant de votre carrière?

J'ai toujours fait partie des chouchous du public d'Aix-la-Chapelle. La seule fois où cela n'a pas été le cas c'est en 2006 à cause de Michael Freud (Ndlr: le meneur allemand s'était vu retirer sa médaille du championnat d'Europe 2004 pour dopage suite à une plainte co-introduite par notre compatriote qui fut du coup pris en grippe par le public allemand). Lors des Jeux équestres mondiaux je me suis retrouvé devant un public hostile comme jamais en équitation. Dans le marathon j'avais une vingtaine d'Allemands qui se mettaient devant la sortie des obstacles avec le pouce vers le bas. Je leur ai dit merci le dernier jour car c'est à grâce à eux que j'ai gagné! Ils n'ont sans doute pas compris...
Des bons moments il y en aura encore beaucoup. C'est certain! Mon premier titre de champion du monde en 1996 reste l'un des meilleurs. Papa était dans la tribune et j'étais allé le saluer. Un grand moment... Un premier championnat c'est toujours important et puis c'est papa qui m'a mis à cheval lorsque j'avais trois ans. On ne peux pas oublier.

Vous avez aussi connu des périodes moindres comme au lendemain de votre sacre mondial à Aix-la-Chapelle lorsque vous vous êtes retrouvés sans attelage.

Je n'ai pas eu de problème avec Antonio Simoes le propriétaire de mes chevaux portugais. Nous n'avions simplement pas la même vision. Il me demandait de rester mais qu'en 2007 (année où il n'y a pas de championnat du monde à quatre chevaux) mon groom puisse utiliser mes chevaux pour aller au championnat du monde à deux. J'ai répondu: « j'entends bien je ne peux qu'accepter tu es le chef le propriétaire et le directeur mais cela n'entre pas dans ma manière de voir les choses. » Cela aurait été beaucoup plus facile pour moi de dire oui et d'accepter l'argent mais cela n'entrait pas dans ma vision. J'ai préféré refuser et partir. C'était un risque car je n'avais rien derrière. Heureusement je ne suis pas resté longtemps dans cette situation... J'ai reçu plusieurs opportunités que je connaissais mais je les ai refusées pour accepter le projet de Juan Andres Kuifes un Espagnol dont j'ignorais l'existence jusque là.

Cela fait un an maintenant que vous avez intégré la Yeguada Hacienda Maria à Huelva. Quels sont les objectifs que vous poursuivez?

Juan Andres Kuifes veut réaliser la même chose que les Portugais: faire la promotion de ses chevaux et de son élevage en se servant de l'attelage et du dressage. Au niveau sportif le grand objectif n'est autre que le Kentucky en 2010.
L'an passé les chevaux les plus âgés de l'élevage n'avaient que trois ans. Nous avons alors pris la décision de recevoir des chevaux espagnols de différents propriétaires dans le but d'aller aux Jeux équestres mondiaux. Ces personnes me livrent un cheval qu'ils retrouveront meilleurs et cela permet à Kuifes de mettre une machine en route et de gagner en visibilité.

Les résultats ne se sont pas faits attendre comme en témoignent les deux podiums réalisés à Montevedio fin mars et début avril.

J'y allais simplement pour qualifier les chevaux pour les championnats du monde 2008 et nous avons fait mieux que cela. Je termine troisième dans le premier concours et deuxième lors du deuxième concours. Les chevaux n'avaient jamais participé à un concours de leur vie. Ils n'avaient jamais vu un obstacle de marathon une piste de dressage ou une piste de maniabilité. Je ne savais rien excepté sur le travail que j'avais effectué durant un an. Les chevaux ont donné cent cinquante fois plus que prévu. Et tout le monde était ahuri et moi avec... même si c'est ce que j'espérais. Je termine notamment devant Ulrich champion du monde à Rome en 1998 qui menait mes anciens chevaux dont ma jument du championnat du monde.

Quelle est la méthode Félix-Marie Brasseur?

Le plaisir et le cheval rond! Mes chevaux travaillent un minimum de trois fois par jour. Toutes les séances sont longues et lentes. Nous travaillons la décontraction et le travail par plaisir. A aucun moment par exemple je ne prépare le marathon. Je ne passe d'ailleurs jamais un obstacle de marathon à l'entraînement! Mes chevaux sont ronds et ils sont incurvés du côté où ils tournent. Cela veut déjà dire beaucoup. Je pense que tous les autres sont à l'opposé. Je n'ai absolument pas peur de le dire.

Après autant de titres dont ces deux consécrations mondiales qu'est-ce qui vous fait continuer?

Le plaisir que j'ai avec les chevaux le plaisir que les chevaux me donne... Quelque chose qu'on ne peut pas nommer quantifier mais qui est fabuleux qui est grandiose. Tant que je peux apporter quelque chose aux chevaux pour les améliorer je le ferai. Quand je m'apercevrai que physiquement je ne pourrai plus les emmener devant j'essayerai d'emmener d'autres meneurs pour faire exactement la même chose. Cela je le fais déjà depuis longtemps.
Mais je sais aussi qu'en 1996 un ami de la maison avait demandé pourquoi je ne m'arrêtais pas puisque j'étais champion du monde. Je ne pensais pas de cette manière. Nous sommes allés jusqu'en 2006 et nous l'avons refait... Mais je n'attendrai pas jusqu'en 2016 avant de réagir...